• Les deux grosses pattes dans l'assiette au beurre

    7 juin, par Richard Le Hir

    Source : http://www.vigile.net/Les-deux-grosses-pattes-dans-l

    Au cours des derniers mois, j'ai eu l'occasion de me pencher sur le cas d'Hydro-Québec, de ses ambitions au Nouveau-Brunswick, et des appétits que suscitait chez certains la perspective d'une privatisation éventuelle. Certaines informations glanées ici et là m'ont amené à m'intéresser à une autre facette des activités d'Hydro-Québec, soit la production d'énergie nucléaire.

    Il faut dire dès le départ que rien ne justifiait à l'origine le choix de construire au Québec une centrale nucléaire. Ayant la chance de pouvoir compter en abondance sur une source d'énergie propre et au coût relativement abordable, l'hydro-électricité, le Québec était dans une situation bien différente et bien plus avantageuse que l'Ontario qui n'avait pour sa part guère le choix de se tourner vers le nucléaire, d'autant plus qu'on avait découvert dans cette province d'importants gisements d'uranium pour lesquels des centrales nucléaires pouvaient constituer un débouché.

    Malgré cela, après avoir exploité pendant quelques années sur le site de Gentilly I une centrale nucléaire qui appartenait à Énergie atomique du Canada Ltée (EACL), une société de la couronne fédérale, Hydro-Québec entreprit de se doter de sa propre centrale nucléaire, Gentilly II, qui allait entrer en opération en 1983 et dont la capacité correspond à 3% de la puissance installée du réseau d'Hydro-Québec, c'est-à-dire presque rien.

    Il est important de souligner que toute l'expérience d'Hydro-Québec avec le nucléaire est une longue histoire de dépassements de coûts, de délais et de frustrations de tous ordres. En cela, elle se compare à l'expérience des autres producteurs d'énergie nucléaire qui utilisent la technologie Candu, mise au point par EACL et qui utilise de l'eau lourde, alors que la technologie mondiale a choisi la voie de l'eau légère. Et malgré l'énorme investissement consenti dans le nucléaire avec 20 réacteurs et 50 % de sa production d'électricité provenant de cette source, l'Ontario estime que les coûts de réfection de ses centrales sont beaucoup trop élevés et investit présentement dans des sources alternatives de production telles que l'éolien et le solaire.

    Dans ces conditions, on est en droit de se demander pourquoi a décidé d'investir près de 2 milliards $ dans la réfection de sa centrale de Gentilly alors que tous les experts s'accordent à prédire qu'elle finira par lui en coûter de 3 à 5 fois ce prix, ce qui se traduira par un coût de revient de près 0,40 $ le kWh alors qu'il est de cinq à six fois plus bas en moyenne dans ses centrales hydro-électriques.

    Pour vous aider à vous y retrouver dans le dédale de ces notions de coût et de prix, je vous cite un extrait d'un article de Hélène Baril paru dans La Presse du 20 avril dernier :

    « En 2009, Hydro-Québec a obtenu un prix moyen de 6,8 cents par kilowattheure exporté. Ce prix lui permet de dire que ses exportations sont rentables, parce que son coût moyen de production est très bas, soit autour de 2 cents le kilowattheure produit par ses anciennes centrales. » http://lapresseaffaires.cyberpresse...

    Pour le Québec et Hydro-Québec, il est donc très clair que la production d'énergie nucléaire n'a aucun sens. Alors que fait donc Hydro-Québec dans la production d'énergie nucléaire ? Si sa présence dans ce secteur ne sert ni les intérêts du Québec ni les siens, se pourrait-il qu'elle serve d'autres intérêts ? Lesquels ? Et comment se ferait-il alors que des fonds publics (deux milliards, c'est pas d'la tarte !) soient affectés au service d'intérêts privés ?

    ***

    Voilà autant de questions qui mériteraient des réponses claires de la part du gouvernement et d'Hydro-Québec. Mais comme il n'est pas dans les habitudes du gouvernement Charest et d'Hydro-Québec de fournir des réponses claires aux questions qui concernent pourtant au premier chef les Québécois à qui Hydro-Québec appartenait encore aux dernières nouvelles, nous en sommes réduits à chercher nous-mêmes les réponses à ces questions.

    Et si Hydro-Québec servait seulement de tremplin aux intérêts d'un grand groupe qui cherche à se positionner dans le nucléaire ? Encore faudrait-il qu'il y ait au Québec un tel groupe. Or justement, il y en a un. Voici ce qu'écrivait à ce propos la journaliste Hélène Baril le 23 octobre 2008 http://lapresseaffaires.cyberpresse... :

    « Jacques Lamarre n'en fait pas un mystère. SNC-Lavalin (T.SNC) sautera sur l'occasion d'acquérir en tout ou en partie Énergie atomique du Canada, si le gouvernement fédéral décide de privatiser la société d'État. »

    Et justement, le gouvernement fédéral a pris la décision de privatiser EACL. Voici ce que rapportait Le Devoir à ce sujet le 2 juin 2009 : http://www.ledevoir.com/societe/253... Énergie atomique du Canada - « Vente de feu » dans le nucléaire canadien

    Après 18 mois d'étude, le « rapport sommaire » de l'examen d'Énergie atomique du Canada limitée (EACL) a été rendu public jeudi dernier par le ministère des Ressources naturelles. Ce rapport de 36 pages propose la privatisation de la Division réacteurs CANDU de EACL (qui vend les centrales CANDU à travers le monde), alors que la Division recherche et technologie resterait publique et financée par l'État. En d'autres termes, le centre de profit d'EACL serait remis aux mains du privé, et le public conserverait le centre de coût.

    ***

    Ainsi donc, la tactique est la même au fédéral qu'au provincial : on privatise les centres de profit, et le public conserve les centres de coût. On a d'ailleurs employé une variante de la même technique lors de la crise financière. Les pays ont accepté de mutualiser les pertes avec de l'argent public pour que les banques ne s'effondrent pas. Et les banques gardent leurs profits.

    Vous vous dites « Ça se peut pas, c'est trop gros ! ». Ben oui ça se peut. Devinez qui a obtenu le contrat d'ingénierie pour la réfection de la centrale de Gentilly ? Serez-vous très surpris si je vous dis SNC-Lavalin ! http://www.slnuclear.com/Gentilly.html

    Deux milliards de dollars pour que SNC-Lavalin se positionne dans le nucléaire en vue de faire l'acquisition d'Énergie atomique du Canada Ltée. C'est un excellent « deal » pour les actionnaires de SNC-Lavalin. Pour le Québec, les Québécois et Hydro-Québec, c'est un « deal » pourri.

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