• Les Grandes manoeuvres

    4 février, par Richard Le Hir

    Source : http://www.vigile.net/Les-Grandes-manoeuvres,25614

    Dans un commentaire sur un texte de Jacques Vaillancourt informant les lecteurs de Vigile de l'existence d'un site consacré à la « Malédiction de Churchill Falls », je soulevais la question suivante en parlant de l'acquisition par Hydro-Québec d'Énergie NB et d'un lien possible entre les deux affaires : « Qui donc a intérêt à ce qu'Hydro-Québec sorte de ses frontières territoriales et de son mandat pour faire cette transaction ? Car il faut comprendre que le jour où Hydro-Québec s'aventure à l'extérieur de ses frontières, elle tombe sous la compétence de l'Office national de l'énergie d'Ottawa, et elle s'expose à être déclarée à l'avantage général du Canada, selon les termes de l'article 92(10) de la Constitution de 1867, repris en 1982. Jolie porte ouverte à un scénario de privatisation... »

    Notons d'entrée de jeu que d'autres que moi ont également évoqué cette perspective, notamment le professeur André Braën, avocat et professeur à l'Université d'Ottawa, dans une lettre au Devoir datée du 20 novembre 2009, pour ce qui est de la possibilité de voir Hydro-Québec être déclarée à l'avantage général du Canada, et Gabriel Ste-Marie dans L'Aut'Journal du 22 janvier, pour ce qui est d'une privatisation éventuelle.

    En effet, qui pourrait avoir intérêt à ce qu'Hydro-Québec, passée sous contrôle fédéral, cesse d'être un outil privilégié de développement économique pour le Québec qui n'aurait alors plus d'autre intérêt que de la privatiser pour au moins en tirer tout le bénéfice financier auquel lui donnent droit les investissements consentis au fil des années depuis la nationalisation de 1962 ?

    On voit d'ici les arguments qui pourraient nous être servis pour justifier une pareille manoeuvre :

    1. le produit de la vente va servir à renflouer les caisses de l'État et réduire son endettement, comme cela a été le cas dans d'autres pays, notamment la France (où l'EDF est désormais privatisée). Le Québec pourra ainsi conserver ses acquis sociaux, et n'aura pas à effectuer de coupures radicales dans les services publics ;

    2. une HQ privatisée parviendra à écouler plus facilement son énergie verte en Ontario, dans les provinces atlantiques, et dans le Nord-Est des États-Unis, ce qui ouvrira la perspective à de nouveaux projets de développement au Québec ;

    3. la Caisse de dépôts, durement éprouvée par la crise du PCAA, va pouvoir se « refaire » en gérant pour le compte de l'État une part des actions d'une HQ privatisée, en recentrant son portefeuille sur le Québec, et en permettant aux Québécois de demeurer en partie propriétaires de l'entreprise, surtout si d'autres institutions québécoises se mettent de la partie (Mouvement Desjardins, Fonds de Solidarité, Banque Nationale, FondAction, etc.)

    Et il faut admettre que certains de ces arguments ont le mérite d'être a priori séduisants et gagneraient à être creusés pour s'assurer que leur attrait apparent est bien réel.

    Pour l'instant, il ne s'agit encore d'une hypothèse, mais elle a au moins le mérite d'expliquer des choses qui demeurent pour le moment inexplicables, ou à tout le moins inexpliquées.

    Mais comme il ne s'agit encore que d'une hypothèse, il convient de prendre toutes les précautions qui s'imposent et de n'imputer d'intentions malveillantes à personne.

    La liste des groupes susceptibles d'être intéressées à une privatisation éventuelle d'Hydro-Québec est au fond assez courte, ne serait-ce qu'en vertu des qualifications et des compétences qu'elle requiert. En effet, un tel projet ne peut intéresser que les groupes qui disposent d'une grande surface financière, une expertise technique dans le développement et l'exploitation de grands projets, et des compétences en gestion.

    Pour ce qui est de la surface financière, en excluant d'emblée un groupe étranger (il n'y a qu'à voir la réaction au Nouveau-Brunswick pour voir combien l'attachement de la population à ses grandes institutions est viscéral, et il y a tout lieu de croire que cet attachement serait encore plus grand à l'endroit d'Hydro-Québec), le seul groupe québécois susceptible d'avoir à la fois la capacité, les moyens et l'intérêt pour mener un tel projet à terme est Power Corporation.

    En effet, outre ses intérêts dans les services financiers, Power est déjà présente dans le secteur de l'énergie par le truchement de ses participations dans la pétrolière française Total, active dans l'exploitation des sables bitumineux en Alberta (Paul Desmarais Jr siège au conseil de Total), et dans le groupe français Suez qui a racheté Gaz de France. Suez FDF est intéressée au projet Rabaska, et a conclu une entente d'approvisionnement à long terme avec Énergie NB (tiens donc !). Il faut aussi rappeler que, comme son nom l'indique, Power Corporation était à ses origines un holding pour les intérêts que détenaient ses actionnaires dans des fournisseurs d'énergie, notamment au Québec. Retour aux sources ?

    Power ne dispose évidemment pas des compétences techniques requises. Mais celles-ci abondent au Québec, chez Hydro-Québec même, et aussi chez SNC-Lavalin qui constitue un partenaire privilégié d'Hydro depuis toujours.

    Il n'y a donc pas de problème à ce niveau, pas plus que pour ce qui est des compétences en gestion qui pullulent dans ces deux viviers.

    ***

    En revenant maintenant au projet actuel de rachat d'une partie importante des activités d'Énergie NB par Hydro-Québec, on constate que sa première version a été tellement décriée que les deux parties ont été forcées de faire machine arrière et de renégocier leur entente. Il semble d'ores et déjà que la seconde subira le même sort que la première. En effet, les attaques se poursuivent et la mobilisation gagne en intensité. Un rapport commandé par le premier ministre Shawn Graham à un groupe de « sages » réunis par lui vient de rendre un rapport aussitôt qualifié « de complaisance ». Le président du groupe, l'industriel David Ganong, héritier d'une riche famille de confiseurs (dont les usines profiteront d'ailleurs de la transaction avec HQ), se fait tirer dessus à boulets rouges et voit son entreprise menacée de boycott. L'insistance du premier ministre Graham à imposer cette transaction risque de lui valoir la sanction de l'électorat aux prochaines élections générales prévues pour septembre prochain.

    Tout ceci n'aurait qu'une importance secondaire si ce n'était qu'elle fait apparaître des liens troublants qui permettent de valider l'hypothèse des intentions de Power Corporation. En effet, que peuvent bien avoir en commun tous ces protagonistes. Une chose est certaine, ils se connaissent. Paul Desmarais Jr et David Gannon font partie d'un club sélect, le Conseil nord-américain de la compétitivité, un groupe officiel de travail américano-canado-mexicain regroupant des hauts dirigeants d'entreprises réunis dans le cadre du Partenariat nord-américain pour la sécurité et la prospérité (PSP) à son second sommet de Cancún, au Mexique en mars 2006.

    Voici d'ailleurs la liste des membres canadiens de ce groupe :

    Canada

    • Dominic D'Alessandro, Président et chef de la direction, Financière Manuvie

    • Paul Desmarais, jr, Président du conseil et co-chef de la direction de la Société, Power Corporation du Canada

    • David A. Ganong, Président, Ganong Bros. Limited

    • Richard L. George, Président et chef de la direction, Suncor Énergie Inc.

    • E. Hunter Harrison, Président et chef de la direction, Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada

    • Linda Hasenfratz, Chef de la direction, Linamar Corporation

    • Michael Sabia, Président et chef de la direction, Bell Canada Entreprises (BCE)

    • James A. Shepherd, Président et chef de la direction, Produits Forestiers du Canada Ltée

    • Annette Verschuren, Présidente, Home Dépôt du Canada Inc.

    • Richard E. Waugh, Président et chef de la direction, Banque Scotia

    On aura reconnu au passage le nom de Michael Sabia, l'actuel président de la Caisse de dépôt et placements du Québec, nommé en remplacement d'Henri-Paul Rousseau, passé pour sa part au service de... Power Corporation. Et quand on sait que le président du conseil de la Caisse de dépôt est aujourd'hui Robert Tessier, l'ancien président de Gaz Métro vendue en catimini par Hydro-Québec à SNC-Lavalin, la Caisse de Dépôt et le Fonds de solidarité, 5 jours avant d'autoriser la construction de la centrale de Bécancour construite par SNC-Lavalin et approvisionnée par Gaz Métro.

    ***

    Il y a de quoi donner le vertige à n'importe qui. Et toute cette information se trouve encore à soulever toutes sortes de questions sur ce qui s'est vraiment passé à la Caisse de dépôts.

    Que des entreprises du secteur privé aient des projets visant éventuellement le secteur public et qu'ils préfèrent ne pas s'ouvrir publiquement de leurs intentions, rien de plus normal. En affaires, on ne télégraphie pas ses intentions à la concurrence, c'est bien connu.

    Mais ici, il ne s'agit pas uniquement du secteur privé. Comme le secteur public est en jeu, il y a des gens qui ont des comptes à rendre à l'opinion publique. À commencer par le premier ministre Jean Charest.

    L'ennui, c'est qu'aucun débat n'est engagé sur ces questions alors que certains intérêts sont peut-être déjà en train de se partager « la peau de l'ours » à l'insu des Québécois, convaincus qu'ils sont de pouvoir mettre la main dessus.

    Il est grand temps que l'Opposition officielle se lève pour demander à Jean Charest s'il est dans les intentions de son gouvernement de procéder à la privatisation d'Hydro-Québec en totalité ou en partie à court ou à moyen terme.

    — Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

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